À l’occasion d’une interview réalisée avec Ludivine Lassois, chercheuse et professeure à la Faculté Agro-Bio Tech de Gembloux (ULiège), nous avons plongé au cœur de son projet de recherche “Biomicnet” en agroécologie mené au Sénégal, en partenariat étroit avec Aboubacry Kane (UCAD) et l’ONG Ucoopia (ex-Eclosio).
Au fil de l’échange, une idée s’impose: au-delà des innovations techniques, c’est la qualité des collaborations entre partenaires qui permet au projet de prendre sens et de s’ancrer durablement sur le terrain.
Dès le départ, le projet s’est construit autour d’une réalité simple : croiser les expertises plutôt que les superposer. Les partenaires sénégalais apportent leur connaissance fine des contextes agricoles, des pratiques et des contraintes locales. Du côté belge, la recherche permet d’explorer, tester et approfondir certaines pistes. Cette complémentarité se retrouve concrètement dans les solutions développées.
L’un des exemples les plus parlants concerne la production d’engrais biologiques à partir de micro-organismes. Le principe est simple : multiplier des champignons et des bactéries bénéfiques dans des bacs de culture, puis utiliser le substrat enrichi comme fertilisant. Mais ce qui fait la spécificité du projet, c’est son adaptation aux ressources disponibles localement.
Comme l’explique Ludivine Lassois :
« Ils ont voulu valoriser les déchets de l’agriculture là-bas. […] On s’est rendu compte qu’il y avait énormément de coques de cacahuètes, et en fait les plantes arrivent très bien à se développer dessus. Donc plutôt que de transporter du sable, on utilise ce qui est déjà là. »

Ce type de choix illustre une logique partagée entre partenaires : partir du terrain, de ses ressources et de ses pratiques, pour construire des solutions pertinentes et appropriables.
Les effets observés sont concrets. Les plantes cultivées avec ces biofertilisants sont plus résistantes, notamment face à la sécheresse, et les récoltes gagnent en qualité. Sur les marchés, ces produits sont mieux valorisés, reconnus pour leur goût et leur qualité.
Mais au-delà des résultats agronomiques, le projet ouvre aussi des perspectives en matière d’autonomie. Dans certains villages, la production d’engrais devient une activité locale, portée par des groupements ou des organisations paysannes.
« À partir d’un petit peu de micro-organismes, ils peuvent en produire énormément. C’est quelque chose qui s’autoalimente. […] L’idée, c’est que les villages puissent produire eux-mêmes leur engrais, et même le revendre autour d’eux. »

Cette dynamique ne se décrète pas : elle se construit dans le temps, grâce à un accompagnement de proximité. C’est ici que le rôle d’Ucoopia apparaît central, en assurant le lien entre recherche et terrain, notamment via des dispositifs de formation continue avec les agriculteurs.
Au fil de l’entretien, un autre aspect ressort fortement : la coopération ne fonctionne que si elle repose sur un véritable échange.
« Moi je peux aider, je suis un appui, mais ce sont eux qui connaissent les réalités du terrain. […] Et c’est un bon échange parce qu’ils apprennent de ce qui se fait au Nord, mais moi aussi j’apprends de ce qui se fait au Sud. »
Cette réciprocité nourrit non seulement le projet, mais aussi les pratiques de recherche et d’enseignement. Les expériences de terrain, les échanges avec les partenaires et les innovations développées viennent enrichir les cours, inspirer les étudiants et ouvrir de nouvelles pistes de recherche.
L’interdisciplinarité comme condition de réussite
Le projet met également en évidence l’importance de croiser les disciplines. Si les aspects agronomiques et microbiologiques sont essentiels, ils ne suffisent pas à eux seuls à garantir l’adoption des pratiques.
Certaines limites observées sur le terrain qu’elles soient économiques, organisationnelles ou sociales montrent que les solutions techniques doivent s’accompagner d’une compréhension fine des contextes locaux.
Ludivine Lassois le souligne clairement :
« On voit bien que ça fonctionne, que les gens sont contents. Mais il y a des choses qui bloquent que je ne peux même pas comprendre. […] Il faut quelqu’un qui analyse ces mécanismes-là, sinon on passe à côté. »
C’est pourquoi le projet intègre également des recherches en socio-anthropologie et en économie, afin de mieux comprendre les freins à l’adoption et d’identifier les leviers possibles.

Cette approche globale permet d’éviter certains écueils bien connus dans les projets de développement, où des solutions techniquement pertinentes ne sont pas utilisées faute d’avoir été pensées en lien avec les réalités sociales.
Enfin, cette collaboration montre surtout qu’en croisant les points de vue, les expériences et les savoirs, il devient possible de construire des réponses plus justes et plus adaptées. Elle rappelle que les innovations les plus pertinentes ne naissent pas en vase clos, mais dans le dialogue, l’écoute et la mise en commun des compétences.

Crédit photos : Ludivine Lassois
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