Au Bénin et à Madagascar, des projets de recherche montrent que protéger l’environnement, c’est aussi renforcer la stabilité des territoires

Nous avons récemment rencontré Jean-François Bastin, professeur et chercheur de l’ULiège engagé depuis plus de quinze ans dans des projets de coopération en Afrique, pour un entretien approfondi autour des initiatives qu’il mène aujourd’hui avec ses partenaires, notamment au Bénin et à Madagascar.

Au Bénin, il pilote le projet de recherche Renforcement des capacités pour la gestion durable des forêts claires à Isoberlinia dans les domaines soudaniens et soudano-guinéen du Bénin, mené en collaboration avec l’Université de Parakou et la coordinatrice sud Madame Emeline Sessi Pélagie Assede. À Madagascar, il met en œuvre une autre recherche intitulée Appui à la gestion durable et à la restauration des fourrés xérophiles du sud de Madagascar pour renforcer le développement local et la lutte contre les changements globaux, en collaboration avec Olivia Rakotondrasoa, de l’Université d’Antananarivo.

Ces deux initiatives  illustrent une approche de la coopération fondée sur des partenariats étroits avec les acteurs locaux, au plus près des réalités du terrain.

« On développe des projets qui répondent à des problématiques très concrètes, identifiées par les partenaires du Sud », explique-t-il. Une manière de faire de la recherche qui change profondément les logiques habituelles : ici, il ne s’agit pas d’appliquer des modèles préconçus, mais de partir des réalités locales pour construire des réponses adaptées, en collaboration étroite avec les acteurs du terrain.

Au Bénin : des forêts sous pression au cœur des équilibres environnementaux et sociaux

Au nord du Bénin, le projet s’intéresse à des écosystèmes encore peu étudiés : les forêts claires.

Ces forêts, longtemps considérées comme secondaires, se retrouvent aujourd’hui au centre de nouvelles dynamiques. « Il y a eu un gros focus sur le bois dans le sud du pays. Maintenant qu’il y en a presque plus, les populations s’intéressent à ce qui reste », explique Jean-François Bastin.

Ce phénomène de déplacement de la pression est déterminant. À mesure que les ressources se raréfient ailleurs, ces zones deviennent à leur tour exploitées, parfois sans que leurs spécificités écologiques soient bien connues.

Or, ces écosystèmes jouent un rôle essentiel. Ils participent à la lutte contre la désertification dans une zone directement liée aux dynamiques sahéliennes, contribuent au maintien de la fertilité des sols, abritent une biodiversité importante et stockent du carbone. Mais leur importance ne s’arrête pas là.

Sur le terrain, ces transformations ont des conséquences directes sur les équilibres sociaux. « Si des ressources viennent à manquer, ça augmente le risque de conflit », souligne le chercheur de l’ULiège. Les tensions peuvent émerger localement, entre communautés dépendantes des mêmes ressources, mais aussi à une échelle plus large.

« Si une désertification entraîne une migration importante de population, ça va créer des conflits encore plus importants dans les zones plus au sud », ajoute-t-il.

Dans ce contexte, la protection des écosystèmes devient aussi un enjeu de stabilité. Le projet s’inscrit ainsi dans la dynamique de la Grande Muraille Verte, une initiative internationale visant à restaurer des écosystèmes capables de soutenir durablement les activités humaines.

Jean-François Bastin insiste sur la nature de cette démarche : « Ce n'est pas juste planter des arbres, c’est maintenir des écosystèmes qui sont utilisables par les communautés locales. » L’objectif est donc bien de permettre aux populations de continuer à vivre de leur environnement, tout en évitant sa dégradation.

Pour cela, le projet repose sur une approche scientifique approfondie : comprendre le fonctionnement de ces forêts, leur capacité de régénération, leur sensibilité aux conditions climatiques et les conditions permettant d’en assurer une exploitation durable.

Cette approche conduit également à questionner certaines idées reçues. « On a souvent tendance à penser que la déforestation est liée à l’exploitation du bois par de grandes compagnies », explique-t-il. « Mais dans beaucoup de cas, les zones les mieux préservées sont celles sous concession, parce qu’il y a un intérêt à long terme à maintenir la ressource. »

Autrement dit, le problème ne réside pas toujours dans l’exploitation en elle-même, mais dans les conditions dans lesquelles elle s’effectue et dans l’absence de filières structurées permettant une gestion durable.

Bastin

À Madagascar : faire émerger des solutions à partir des pratiques locales

À Madagascar, le projet se développe dans le sud-ouest du pays, une région confrontée à des conditions particulièrement difficiles. Sécheresse, aridité, dégradation des écosystèmes et insécurité liée au banditisme s’y combinent, créant une situation complexe pour les populations locales.

Dans ce contexte, le projet ne part pas d’un modèle extérieur, mais d’une réalité déjà présente sur le terrain : l’élevage caprin.

« L’idée, c’est pas d’amener une vision du nord, mais d’optimiser ce qui existe déjà », explique Jean-François Bastin. Cette approche est centrale : elle permet d’éviter les solutions déconnectées des pratiques locales et de s’appuyer sur des savoir-faire existants.

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Le choix de travailler sur les chèvres répond également à des contraintes très concrètes. Car dans certaines zones, les bovins sont régulièrement ciblés par des réseaux de vol organisés. Les chèvres, en revanche, offrent une forme de résilience.

« Les chèvres sont plus difficiles à rafler massivement », précise le chercheur. Dispersées dans le paysage, elles sont moins vulnérables à des attaques groupées, ce qui en fait une ressource plus sécurisée pour les éleveurs.

Le projet vise donc à renforcer cette activité en étudiant les pratiques d’élevage, les ressources disponibles dans l’environnement et les interactions entre les animaux et les écosystèmes. Il mobilise une approche interdisciplinaire, combinant écologie, cartographie et sciences humaines.

Un autre élément clé mis en évidence concerne la perception du bétail. « Les élevages sont surtout vus comme une banque pour le moment », observe Jean-François Bastien. Le cheptel est souvent utilisé comme une réserve de valeur, mobilisable en cas de besoin, plutôt que comme une source de revenus réguliers.

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Cette dimension est essentielle : elle montre que les solutions ne peuvent pas se limiter à des considérations techniques, mais doivent intégrer les logiques économiques et culturelles locales.

Co-construire les projets pour garantir leur impact

Dans les deux contextes, une même exigence s’impose : travailler avec les communautés locales, et non à leur place.

« Quand on veut développer un projet qui va durer, il faut qu’il soit co-construit par les communautés locales », insiste le chercheur.

Cette co-construction se traduit concrètement par des enquêtes de terrain, des ateliers participatifs et une implication directe des populations dans les orientations du projet. L’objectif est de comprendre leurs pratiques, leurs besoins, leurs contraintes, mais aussi leur perception des ressources et des écosystèmes.

À Madagascar, cette dynamique est renforcée par la présence d’une doctorante issue directement des villages concernés, parlant les langues locales. « Ça permet une communication quasiment parfaite entre ce qu’on fait et ce que vivent les éleveurs », explique-t-il.

Le projet s’appuie également sur un réseau d’éleveurs locaux, dont certains sont identifiés comme éleveurs pilotes. Ces derniers testent, dès le milieu du projet, certaines recommandations en conditions réelles.

Cette démarche permet de créer un lien direct entre la recherche et la pratique, mais aussi de favoriser l’appropriation des résultats par les communautés elles-mêmes.

Bastin

 

Une coopération qui construit des réseaux durables

Au-delà des résultats immédiats, ces projets participent à la création de réseaux scientifiques solides, construits sur le long terme.

Jean-François Bastin évoque ainsi des collaborations nées il y a plus de quinze ans, qui se prolongent aujourd’hui sous forme de nouveaux projets ou de partenariats institutionnels. « On a l’impression de faire partie d’une grande famille », confie-t-il.

Ces réseaux permettent non seulement de renforcer les projets existants, mais aussi de faire émerger de nouvelles dynamiques, notamment en favorisant des échanges entre pays du Sud.

Le chercheur souligne l’importance de ces coopérations Sud-Sud, encore trop peu développées, mais essentielles pour partager des expériences et des solutions adaptées à des contextes similaires.

Des projets confrontés à la réalité du terrain

Sur le terrain, les priorités ne sont pas toujours celles que l’on imagine.

Si les populations sont conscientes des effets du changement climatique, d’autres enjeux peuvent être plus immédiats. « L’insécurité va encore au-dessus », souligne-t-il à propos de certaines zones de Madagascar.

Ce constat rappelle que les projets de coopération doivent s’inscrire dans des réalités multiples, où les enjeux environnementaux, économiques et sécuritaires sont profondément liés.

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À travers ces initiatives menées au Bénin et à Madagascar, une réalité apparaît clairement : bien avant d’être au cœur des priorités internationales, les enjeux de climat, de biodiversité et de stabilité sont, de longues dates, abordés sur le terrain, à travers des projets concrets construits avec les partenaires locaux.

Des projets qui montrent que la coopération, lorsqu’elle s’appuie sur les réalités du terrain, peut produire des réponses à la fois pertinentes, durables et profondément ancrées dans les territoires.

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