Au Burundi, la santé mentale se reconstruit au cœur des communautés

Face aux besoins importants en psychiatrie au Burundi, un projet de recherche mené entre 2022 à 2025, a permis à l’Université du Burundi de développer une offre de formation centrée sur la réhabilitation psychosociale.

Au Burundi, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2019, une enquête du ministère de la Santé révélait que plus de 64 % des ménages interrogés dans plusieurs provinces du pays présentaient des signes de détresse psychologique. Parmi eux, près de 47 % faisaient état de troubles sévères : alcoolisme, stress post-traumatique, psychoses aiguës, consommation de psychotropes ou encore tentatives de suicide.

Au-delà des statistiques, c’est surtout l’accès aux soins qui pose problème. Trop peu de personnes atteintes de troubles psychiatriques parviennent jusqu’aux structures de santé, et celles qui y accèdent le font souvent tardivement. Dans un système encore largement organisé autour d’un modèle hospitalier centralisé, les réponses restent insuffisantes face à l’ampleur des besoins.

C’est dans ce contexte qu’un projet de réhabilitation psychosociale (RPS) a vu le jour. Son objectif : transformer en profondeur la prise en charge de la santé mentale au Burundi en développant une approche communautaire, centrée sur le rétablissement des personnes suivant un parcours psychiatrique (PSPP).

D’un modèle centré sur la maladie à une approche globale

Jusqu’à récemment, l’accompagnement des PSPP se limitait essentiellement à la période d’hospitalisation, dans une logique dite « pathocentrée ». Peu d’attention était accordée à l’après, à la reconstruction de la vie sociale ou professionnelle. Une lacune majeure, qui contribue aux rechutes fréquentes et à la marginalisation des patients.

« La réhabilitation psycho-sociale débute dès l’entrée d’une personne en soins psychiatriques. Nous considérons cette personne dans son identité, son parcours, sa famille et ses activités. Nous ne lui collons pas d’étiquette et nous estimons qu’elle est capable. Nous agissons d’une part sur la personne et d’autre part sur la communauté. Grâce à toutes ses actions, nous permettons à la personne de retrouver une place dans la société, notamment via des activités génératrices de revenus pérennes. Nous aidons aussi la personne à se construire un réseau social fort », explique Cécile Leroy de la Haute École Louvain en Hainaut.

Cette approche marque un véritable changement de paradigme : le patient n’est plus défini par sa maladie, mais envisagé dans sa globalité, avec ses ressources, ses aspirations et son potentiel de rétablissement.

Un partenariat académique win-win

Lancé en 2022, le projet de recherche réunit plusieurs partenaires : l’Université du Burundi, la Haute École Louvain en Hainaut (HELHa), l’ISFSC à Bruxelles et le Centre neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK).

Dès ses débuts, il repose sur une collaboration étroite entre les différents acteurs, dans une logique d’apprentissage mutuel. Les différences de contexte deviennent alors des leviers d’innovation plutôt que des obstacles.

Trois phases pour structurer le changement

Le projet s’est déployé en trois étapes majeures, comme le souligne Rénovate Irambona de l’Université du Burundi : « D’une part, l’élaboration d’un modèle de réhabilitation communautaire approprié pour le Burundi, ensuite l’élaboration d’une offre de formation à partir du modèle et recrutement des apprenants de la première cohorte et enfin l’implémentation du projet avec création d’AGR pour rendre autonomes les personnes ayant un parcours psychiatrique et leur permettre de retrouver une place dans la société et d’acheter les médicaments. »

Ce travail a abouti à la construction d’un modèle de réhabilitation ancré dans le contexte burundais, intégrant des outils tels que la psychoéducation, la déstigmatisation, l’approche par les droits, ou encore la thérapie communautaire intégrative (TCI).

Former pour transformer durablement

L’un des piliers du projet a reposé sur la formation. Un certificat universitaire a ainsi été créé et délivré à 57 professionnels de la santé mentale. Au-delà des connaissances théoriques, cette formation a permis de faire évoluer les pratiques et les représentations.

« J’ai pris conscience de l’importance d’une approche intégrée, respectueuse du rythme de la personne, ancrée dans la réalité de son vécu. La réhabilitation psychosociale n’est pas seulement une méthode, c’est un changement de regard sur les personnes, leur potentiel, et leur droit à une vie digne malgré les blessures du passé », témoigne un participant.

Les retours sont unanimes : la place du patient est désormais centrale, son projet de vie devient une priorité, et son rôle évolue vers celui d’acteur de son propre rétablissement.

« Cette approche m’a permis de passer d’un accompagnement centré uniquement sur le soin à une posture plus participative, où la personne est considérée comme actrice de son processus de rétablissement. », dit une autre participante. Ou encore : « Elle a changé ma posture professionnelle en m’amenant à travailler avec la personne, et non pour elle. »

Briser l’isolement, reconstruire les liens

La réhabilitation psychosociale agit également sur l’environnement des patient·es. En mobilisant les familles et les communautés, elle contribue à rompre l’isolement et à renforcer les réseaux de soutien.

« La thérapie communautaire intégrative a permis de renforcer les liens sociaux et de créer un réseau de soutien », souligne un autre professionnel formé.

Parallèlement, un travail de fond est mené pour lutter contre la stigmatisation et améliorer la compréhension des troubles mentaux. Les patients ne sont plus seuls face à la maladie : ils bénéficient d’un accompagnement global, qui inclut reconnaissance de leurs droits, accès à l’information et soutien collectif.

« Il n’est plus seul avec la maladie et dans le processus de rétablissement avec l’espoir d’une évolution positive, l’acceptation et le contrôle de symptômes de la pathologie, la possibilité de bénéficier d’espace de pouvoir d’agir, et de se redéfinir au-delà de l’identité de malade. »

Retrouver autonomie et dignité

Au-delà de l’accompagnement thérapeutique, le projet mise sur l’inclusion socio-économique. Des activités génératrices de revenus ont été mises en place, comme un atelier de couture au Centre neuro-psychiatrique de Kamenge ou des projets de production de pavés et d’objets en béton.

Ces initiatives permettent aux personnes ayant un parcours psychiatrique de gagner en autonomie financière, mais aussi de retrouver une utilité sociale et une estime de soi.

Les centres de soins évoluent eux aussi, devenant de véritables lieux de formation où les patients acquièrent des compétences concrètes en vue de leur réinsertion.

Une dynamique locale au service d’un enjeu global

En plaçant la santé mentale au cœur de son action, ce projet illustre pleinement l’un des grands axes de la coopération académique internationale : répondre à des défis globaux à travers des solutions locales, durables et co-construites.

Au Burundi, la réhabilitation psychosociale ouvre ainsi de nouvelles perspectives. Plus qu’un projet, elle amorce une transformation profonde des pratiques et des mentalités, en redonnant aux patients une place, une voix et un avenir.

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