Cacao et agroécologie à Cuba: interview d'Igor Bidot Martinez - Universidad de Guantanamo

Direction Cuba, à Baracoa, la capitale du cacao. Située dans la province orientale de Guantánamo, cette ville est connue internationalement pour la qualité de ses fèves de cacao, cultivées selon des traditions ancestrales et utilisées par les plus grands chocolatiers du monde. L'économie cubaine est étroitement liée à la vitalité de cette filière.

De 2017 à 2023, un projet de recherche financé par l’ARES s’y est intéressé de près pour mettre au point des réponses agroécologiques adéquates pour prendre soin des cacaoyers et de leurs précieuses cabosses. Et surtout, pour renoncer à l'usage des pesticides.

Les deux chercheurs pilotant ce projet, Pierre Bertin (UCLouvain) et Igor Bidot Martinez (Universidad de Guantanamo), ont étudié les nombreuses variétés anciennes afin d’identifier les plus adaptées à l’environnement local. Souhaitant supprimer l’usage des pesticides, leur but était d’améliorer le système de production du cacao à travers une approche agroécologique multidisciplinaire, tout au long de la chaîne de production de diverses exploitations pilotes.

Igor Bidot Martinez, enseignant et chercheur à l'Universidad de Guantanamo, nous parle des résultats de ce projet étroitement associés aux principes de l’agroécologie.

MOOVE : Avant d’aborder votre projet et ses résultats, pourriez-vous nous donner votre définition de l'agroécologie ?

Igor Bidot Martinez (IBM) : L'agroécologie est un concept complexe qui implique les sciences agricoles, l'écologie, le développement durable et les sciences sociales.

L'agroécologie est la production d'aliments de manière durable avec l'environnement, garantissant le développement social des communautés et sans affecter le développement de cette activité par les générations futures.

MOOVE : Quelle place occupe l'agroécologie à Cuba ? Quels sont ses progrès par rapport à l'agriculture traditionnelle ?

IBM : L'agroécologie est une pratique très répandue à Cuba, en partie en raison des difficultés d'accès aux engrais, aux pesticides et autres produits chimiques qui détériorent l'environnement, mais aussi en raison du développement d'une culture axée sur la production d'aliments sains. C'est une forme très importante de production alimentaire à Cuba. Elle est actuellement beaucoup plus importante que l'agriculture traditionnelle. Les paysans, avec les vulgarisateurs qui travaillent avec eux pour diffuser les techniques agroécologiques, ainsi que les universités et les centres de recherche, ont mis au point de nombreuses techniques, procédures, produits et autres qui contribuent à la large application de l'agroécologie.

MOOVE : L'agroécologie a-t-elle sa place dans les programmes d'études des universités cubaines ?

IBM : Les programmes d'études des filières telles que l'agronomie, la foresterie, la médecine vétérinaire et d’autres sont principalement axés sur l'application des techniques de production agroécologiques. Les étudiants apprennent des techniques telles que le compostage, l'utilisation de produits biologiques, la protection des sols, la lutte intégrée contre les parasites, entre autres. Cet ensemble de connaissances, ainsi que leur application pratique par le biais d'actions communautaires, de stages, de travaux de cours et du travail de fin d’études pour l'obtention du diplôme, fournit des outils qu’ils et elles peuvent ensuite appliquer dans des exploitations ou des entreprises à différentes échelles.

MOOVE : Comment les principes de l'agroécologie sont-ils partagés avec les organisations ou les communautés paysannes ?

IBM : À Cuba, il existe un système de vulgarisateurs qui enseignent aux paysans tout ce qui concerne la production agricole, avec un fort accent sur l'agroécologie. Ce système facilite la diffusion des connaissances scientifiques développées par les universités et les centres de recherche, souvent en collaboration avec ces mêmes paysans et vulgarisateurs. Il existe ainsi un système qui permet une application plus rapide et plus efficace des connaissances scientifiques, qu’elles soient éprouvées ou innovantes.

MOOVE : Pour en revenir à votre projet de recherche, quels sont les faits importants que vous souhaitez mettre en évidence ? L'approche agroécologique s'est-elle avérée bénéfique pour le secteur du cacao à Cuba ? Si oui, pourquoi ?

IBM: L'approche agroécologique est d'une grande importance dans la culture du cacao. Il faut partir du fait que le cacao est essentiellement une culture agroécologique, car il se développe dans un agroécosystème où le cacaoyer est intégré aux arbres d'ombrage, ainsi qu'à d'autres cultures d'accompagnement qui permettent également d'autres productions alimentaires. De plus, dans de nombreuses exploitations, les agriculteurs ont des animaux de travail ou destinés à l'alimentation. Tout cela constitue un système agroécologique qui s'étend à l'utilisation de techniques telles que le compostage des coques de cacao pour les utiliser comme engrais dans la même exploitation, ce qui réduit le besoin d'intrants externes. En outre, la régulation de l'ombre par la taille, ainsi que d'autres travaux culturels, contribuent à réduire les parasites et à minimiser leurs effets. Cette approche est très bénéfique pour le cacao, et le projet a développé des actions dans les plantations de cacao dans plusieurs domaines : agroécologie, lutte contre les parasites et les maladies, principalement le Phytophthora, études moléculaires des plants de cacao, entre autres. Cette approche globale a permis d'obtenir des résultats qui ont bénéficié aux agriculteurs avec qui nous avons collaboré.

Cacao Cuba  Cacao Cuba  Cuba Cacao

MOOVE : Les découvertes liées à ce projet peuvent-elles être partagées dans d'autres régions de Cuba ou même à l'échelle internationale avec d'autres pays producteurs de cacao ?

IBM: Le travail a été réalisé à Baracoa, la région de Cuba où la production de cacao est la plus importante, mais les résultats obtenus jettent les bases de leur utilisation dans d'autres régions de Cuba où le cacao est cultivé ou même dans de nombreux autres pays confrontés à des défis similaires à ceux de Cuba, notamment l'accès limité aux intrants externes et une culture du cacao du point de vue agroécologique qui facilite l'introduction de la recherche scientifique.

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