En Bolivie, un projet de recherche de l’ULiège renforce la politique énergétique nationale et apporte l'électricité dans certaines zones rurales.

Aujourd’hui en Bolivie, environ 273.000 familles n’ont pas accès à l’électricité. En cause, leur situation géographique reculée et le coût que représente la mise en place d’un système électrique centralisé et décentralisé. Pour résoudre ce problème, le gouvernement bolivien a proposé un ambitieux plan énergétique dont l’objectif est de compléter l’intégration électrique du pays, d’ici 2025. 

C’est dans ce contexte qu’un projet de recherche mis en œuvre par Sylvain Quoilin (ULiège) et Evelyn Cardozo Rocabado (UMSS) a élaboré une stratégie de déploiement énergétique, en étroite collaboration avec les autorités mais aussi la société civile et les communautés.

Directeur de l'unité de recherche Integrated & Sustainable Energy System à l’ULiège, Sylvain Quoilin travaille dans le domaine des Smart Energy Systems, principalement axées sur la transition vers la production d'énergie propre et renouvelable. Ces recherches portent, entre autres, sur le développement d’une variété d'outils de modélisation qu’il déploie en Bolivie mais aussi au Bénin et à Cuba.

Dans cet entretien, Sylvain Quoilin évoque les multiples dimensions du projet, ainsi que les retombées pour les deux universités partenaires et la Bolivie tout entière. Il partage une immense fierté également : « Avoir permis à des familles autrefois isolées de retrouver une forme d’autonomie énergétique et de dignité ».

Quel est le point de départ de ce projet ?

Sylvain Quoilin (SQ) : « Le projet TAYLOR – Energy Systems Models FOR BOLIVIA  est né d’une idée simple : créer un pont entre la recherche académique et les besoins concrets du terrain bolivien. En réalité, tout a commencé à la KU Leuven, où j’étais alors enseignant avant de rejoindre l’ULiège. J’y ai initié un petit projet exploratoire pour mieux comprendre les réalités énergétiques en Bolivie. Cette première expérience m’a permis d’y voyager, d’observer le fonctionnement du système énergétique local et de tisser un réseau de contacts au sein des universités, des institutions publiques et du secteur de l’énergie. C’est à cette occasion qu’est née la collaboration avec un doctorant bolivien, dont la thèse portait sur la création d’un centre de recherche en Bolivie à l’Université Mayor de San Simón (UMSS). De cette collaboration enrichissante mutuellement est progressivement née une idée plus ambitieuse : concevoir un projet de recherche complet capable d’allier formation, expérimentation et planification énergétique. La rédaction du projet s’est ensuite construite de manière naturelle, portée par une vision claire des partenaires à mobiliser et des compétences à réunir. C’est cette approche patiente, fondée sur la confiance et la connaissance mutuelle, qui a permis à TAYLOR de voir le jour et de devenir aujourd’hui un acteur reconnu du débat énergétique bolivien.»

Quels sont les grands objectifs de votre projet ?

SQ : « Le projet a été conçu pour renforcer les capacités locales en matière de planification énergétique. Mené en collaboration avec l’UMSS, il ambitionne de développer des modèles d’analyse et de gestion du système énergétique adaptés au contexte national. Il vient répondre à un constat clair : depuis plusieurs années, la planification énergétique de la Bolivie repose largement sur l’expertise de consultants étrangers, faute de compétences techniques suffisantes au sein des entreprises publiques et des institutions nationales. Notre projet entend favoriser l’autonomie des acteurs boliviens en leur donnant des outils nécessaires pour concevoir, évaluer et piloter leurs propres politiques énergétiques à long terme. »

Quoilin

Quel est le défi que la Bolivie doit relever en matière énergétique et quelle est son ambition ?

SQ : «Avec une population équivalente à celle de la Belgique, mais un territoire trois fois plus vaste, la Bolivie fait face à un double défi énergétique : garantir l’accès à l’électricité pour l’ensemble de sa population, y compris dans les zones rurales isolées, et concevoir un système énergétique capable de s’adapter à une géographie et à un climat de grande diversité. 

Ce contexte rend la planification énergétique particulièrement complexe. Plutôt que de reproduire des modèles existants, l’équipe du projet s’attache à concevoir des outils spécifiques, adaptés aux réalités locales. L’objectif étant de bâtir un modèle de développement énergétique durable, inclusif et fondé sur les atouts du pays car la Bolivie regorge de ressources naturelles encore sous-exploitées (soleil, vent, géothermie) qui pourraient accélérer sa transition énergétique.

Aujourd’hui fortement dépendante de ses réserves de gaz naturel, dont l’exploitation intensive épuise progressivement les gisements, la Bolivie cherche la voie d’une transition rapide vers les énergies renouvelables. En intégrant ces sources dans ses modèles de planification, notre projet vise à démontrer comment les énergies renouvelables peuvent devenir le moteur d’une croissance plus autonome et équitable. Au-delà de la technique, c’est une ambition politique et sociétale, celle d’inscrire la Bolivie sur le chemin d’un développement moderne et durable, porté par ses propres ressources et ses propres compétences. »

Quelle est la place du solaire, de l'éolien dans le plan énergétique bolivien ? Quel est le pourcentage d'énergie propre ? 

SQ : « Il faut dire que dans le nouveau plan énergétique que la Bolivie s’est donnée pour les dix prochaines années, le solaire et l’éolien n’occupent pas une moindre place. Ces ressources sont encore modestes dans le mix énergétique national où les énergies propres sont considérées comme des leviers stratégiques pour diversifier les approvisionnements et réduire la dépendance au gaz naturel.

La planification énergétique jusqu’à présent établie sur des périodes courtes de cinq ans, s’inscrit désormais dans une vision plus ambitieuse. C’est dans ce cadre que notre projet TAYLOR a été intégré au plan décennal du gouvernement. En participant directement à la réflexion et à la modélisation du futur système énergétique national, le projet devient un acteur à part entière du débat sur la transition énergétique bolivienne. »  

Le projet se caractérise aussi par la collaboration entre de nombreux acteurs du monde académique, public, société civile, privé… Pourquoi un tel panel d’acteurs ? Quel a été leur rôle ?

SQ : « Le projet se distingue par la diversité et la richesse des acteurs mobilisés : université(s) bolivienne(s) et étrangère(s), institutions publiques, ONG locales et représentants des communautés rurales. Cette pluralité n’est pas un hasard. Elle répond à la double ambition du projet : accompagner la transition du système énergétique centralisé vers un modèle plus vert, tout en répondant aux besoins persistants des zones encore non raccordées au réseau national. La collaboration avec les communautés locales a été essentielle pour comprendre leurs modes de vie, leurs besoins réels et les obstacles à une électrification durable. Des échanges réguliers, des enquêtes de terrain et un suivi participatif ont permis d’évaluer la faisabilité technique et sociale de solutions adaptées. Plus clairement, cette approche a conduit à la mise en place d’une centaine de systèmes solaires individuels installés sur les toits des maisons de plusieurs villages isolés. Si ces installations ne couvrent pas encore la totalité des besoins, elles constituent un laboratoire précieux en ce sens qu’elles permettent de mesurer l’impact réel de l’accès à l’énergie sur la vie quotidienne, sur les activités économiques locales et sur les coûts d’électrification.

Ce travail collectif, associant sociologues, ingénieurs et acteurs de terrain, a non seulement enrichi la compréhension des dynamiques locales, mais aussi renforcé les capacités nationales de planification. Il illustre comment une coopération étroite entre science, politique publique et société civile peut contribuer à dessiner le futur énergétique de la Bolivie. »

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Quel est le plus grand changement apporté par ce projet à la population bolivienne ?

SQ : « Pour de nombreuses communautés rurales boliviennes, le changement le plus tangible apporté par le projet tient en un mot : la lumière. Dans des villages jusque-là dépourvus d’électricité, une dizaine de kilowatts produits à partir de petits systèmes solaires photovoltaïques avec batteries suffisent désormais à couvrir les besoins essentiels : éclairer les foyers, recharger les téléphones ou alimenter quelques appareils de base. Au-delà de l’éclairage, ces installations ont aussi favorisé de nouveaux usages collectifs : dans certaines localités, une radio communautaire a vu le jour, offrant enfin un moyen de communication à distance pour diffuser des informations locales et renforcer la cohésion sociale.

Le projet ne se limite pas à fournir de l’électricité : il cherche à comprendre l’impact réel de ces solutions, leurs bénéfices mais aussi leurs limites. En observant comment l’accès à l’énergie transforme la vie quotidienne, les chercheurs identifient les conditions pour une électrification durable et équitable. »

De quoi êtes-vous le plus fier ?

SQ : « Ce dont l’équipe est le plus fière ? Avoir permis à des familles autrefois isolées de retrouver une forme d’autonomie énergétique et de dignité. Ces petites installations solaires, simples mais adaptées aux réalités locales, symbolisent une transition qui se construit à taille humaine, en mettant la technologie au service du développement social. »

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Quelles seront les retombées concrètes de ce projet pour l’ULiège et son partenaire en Bolivie, l’UMSS ?

SQ : « Le projet a ouvert de nouvelles perspectives pour nos deux universités. Sur le plan scientifique, il a permis de développer des modèles de planification énergétique spécifiquement adaptés au contexte bolivien, où les réalités géographiques, démographiques et environnementales diffèrent fortement des scénarios européens. Les équipes de recherche travaillent conjointement sur des questions telles que l’intégration du solaire et de l’éolien, la densité spatiale des infrastructures, ou encore la prise en compte des émissions de CO₂ dans un pays où la forêt joue un rôle majeur dans la captation carbone.

Pour l’UMSS, cette collaboration constitue un levier structurant. Elle a conduit à la création d’un centre de recherche en énergie, aujourd’hui pleinement opérationnel et en voie de reconnaissance institutionnelle. Ce centre, fruit de la dynamique enclenchée par le projet, a récemment signé un accord-cadre avec le Ministère de l’Energie et des Hydrocarbures ainsi qu’avec la Banque interaméricaine de développement (BID) pour la réalisation d’études sur la planification énergétique nationale.

Pour l’ULiège, le partenariat représente une opportunité d’innovation scientifique et d’ouverture internationale, mettant en pratique son expertise en modélisation énergétique dans un contexte concret du Sud global. Ensemble, les deux universités contribuent à faire émerger une approche de la transition énergétique plus inclusive, ancrée dans la recherche, la formation et l’échange de connaissances. »

Y a-t-il des retombées de ce projet dont la Belgique pourrait bénéficier ? 

SQ : « Si le projet TAYLOR se déploie d’abord autour des besoins boliviens, ses effets dépassent largement les frontières du pays. La Belgique en tire également des bénéfices, notamment sur le plan scientifique et académique. Plusieurs doctorants belges, dont certains sont à l’UCLouvain, participent à l’adaptation et à l’amélioration d’un modèle de planification énergétique initialement développé en Belgique. En travaillant à sa mise en phase avec les réalités boliviennes - diversité géographique, répartition des populations, ressources locales -, ils ont contribué à rendre cet outil plus robuste, plus flexible et réutilisable dans d’autres contextes. Ces avancées nourrissent la recherche belge en modélisation énergétique, enrichissant un écosystème scientifique déjà reconnu à l’international. L’autre atout majeur du projet est son engagement pour l’open source : les modèles produits sont open source et open access, avec des données accessibles à tous. Une approche qui favorise la circulation du savoir et les collaborations futures, tout en offrant aux chercheurs et institutions belges un terrain d’expérimentation concret dans le Sud global. Cette dynamique d’échange a d’ailleurs débouché sur une réutilisation du modèle testé en Bolivie dans d’autres pays, comme le Bénin, pour planifier l’électrification des zones rurales. La boucle est ainsi bouclée : la recherche belge, enrichie par l’expérience bolivienne, alimente à son tour de nouveaux projets dans d’autres régions du monde. »

Photos : Sylvain Quoilin et équipe du projet TAYLOR

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