En République démocratique du Congo, les ravines causées par les pluies constituent une menace croissante dans de nombreuses zones urbaines. Ces phénomènes d’érosion provoquent des dégâts considérables, fragilisent les infrastructures et exposent des millions de personnes à des risques majeurs. Longtemps sous-estimé, cet enjeu est aujourd’hui mis en lumière par une étude scientifique de référence publiée dans la revue Nature, soulignant son lien direct avec les défis globaux du changement climatique.
Cette avancée majeure est le fruit du projet PREMITURG (Prevention and Mitigation of Urban Gullies), une collaboration entre universités belges et congolaises. Mené entre 2018 et 2022, ce projet a permis d’analyser en profondeur l’impact des ravines urbaines à Kinshasa, Bukavu et Kikwit, révélant l’ampleur d’un phénomène qui touche particulièrement les populations les plus vulnérables.
« Dans un contexte de changement climatique, précise Eric Lutete, ingénieur agronome à l’Université de Kinshasa, le ravinement est un problème sérieux pour les villes tropicales, notamment celles qui sont sur des substrats sableux comme Kinshasa et d’autres villes similaires en RDC. Le problème est sérieux car cela affecte le plus souvent des personnes vivant dans des zones marginalisées, sur des collines. Ces personnes n’ont pas d’autres choix que d’habiter dans ces zones pour des raisons économiques, même si ces zones ne sont pas aménagées pour du logement. Elles sont donc confrontées directement aux dommages causés par les ravinements, la destruction de leur habitat, le stress permanent et la perte de vies humaines. Avec les tendances futures du changement climatique, les événements extrêmes vont se multiplier, ce que confirment nos recherches, avec le risque accru de dégâts majeurs. »

Grâce à une collaboration étroite entre chercheurs, le projet a abouti à la première évaluation complète du phénomène à l’échelle nationale. Il met en évidence un risque systémique, jusqu’alors peu quantifié.
« Avant le projet PREMITURG, explique Matthias Vanmaercke, coordonnateur belge de ce projet de recherche, nous avons travaillé sur la quantification des événements, sur la cartographie des ravins et sur les conséquences pour la population : combien de personnes vivent dans ces zones ? combien de personnes perdent leur maison par année ? C’est ce travail qui a été publié dans Nature : non pas un recensement d’accidents rares, mais plutôt une illustration d’un problème systématique sur une échelle très grande. A Kinshasa, plus de 3 millions de personnes vivent dans des zones d’expansion potentielles, et 12 000 personnes perdent leurs maisons chaque année à cause de l’expansion de ces ravins. Dans les analyses que nous avons effectuées, et qui sont présentées dans Nature, nous évoquons l’évolution exponentielle des dommages, ce qui montre que le futur est sombre. »
La publication dans Nature résulte d’un processus scientifique particulièrement exigeant, marqué par plusieurs cycles d’évaluation et d’amélioration.
« Les premiers commentaires des trois reviewers de Nature étaient positifs pour une publication, rappelle Matthias Vanmaercke, même s’ils avaient de nombreux commentaires sur la manière de quantifier les zones à risques, sur les raisons du taux d’expansion des ravins. Nous avons dû faire une mise à jour totale de notre base de données, nous avons aussi analysé les impacts à l’échelle nationale et non pas seulement sur Kinshasa et nous avons modélisé nos calculs. A chaque fois, les reviewers faisaient des commentaires. Il y a eu ainsi quatre aller-retours sur une durée de plus ou moins deux ans. Les échanges étaient positifs mais chaque demande était très stricte. »
Au-delà de la reconnaissance scientifique, cette publication renforce la visibilité des institutions partenaires et ouvre de nouvelles perspectives.
« L’impact de cette publication ? En ce qui me concerne, à Bukavu, elle a contribué à la reconnaissance de mes collègues et à la réputation de mon Université (UOB), précise Guy Ilombe Mawe. Cette publication permet d’ouvrir des portes également, auprès des autorités et des bailleurs de fonds. »
« En tant qu’agronome, explique Eric Lutete, j’ai eu beaucoup de commentaires décourageant de la part des collègues qui estimaient qu’en travaillant sur les ravines, que je m’écartais de la science. Après la publication, tout le monde a compris le sérieux de la recherche. »
Dans la continuité de ces résultats, de nouvelles initiatives voient le jour. Le projet CO-URGENT, financé par l’ARES, vise à renforcer la collecte de données et à améliorer la diffusion des connaissances auprès des acteurs locaux. Il prévoit notamment la mise en place d’un observatoire et de systèmes d’alerte précoce.
« Nous allons mettre en place un réseau d’observateurs citoyens qui vont observer les ravinements et leurs impacts, explique Guy Ilombe Mawe. A Kinshasa et à Bukavu, nous allons déployer un réseau de stations de pluviométrie afin de mesurer leur intensité. Notre objectif est de connaitre les seuils de pluies qui déclenchent les expansions de ravines et de mettre sur pied un mécanisme d’alerte précoce. »
En parallèle, d’autres projets comme SUGAR, financé par le VLIR-UOS, viennent compléter cette dynamique en identifiant des solutions concrètes pour prévenir et contrôler l’érosion urbaine.
Ces initiatives illustrent pleinement la valeur ajoutée de la coopération académique internationale : une mise en commun des expertises, au service de défis globaux tels que le climat, la biodiversité et la résilience des sociétés.