En 2026, la production de charbon de bois en République démocratique du Congo s’avère encore une activité essentielle. En effet, ce combustible constitue une source d'énergie indispensable en milieu rural et en zone urbaine, couvrant près de 90% des besoins en énergie domestique du pays. Les risques pour la santé humaine et l’environnement sont pourtant considérables. L’ULB et l’UNIKIN mènent une étude sur la santé cardiovasculaire et respiratoire encourus par les producteurs et vendeuses de charbon de bois.
La production du charbon de bois est une activité toujours rentable en RDC. Aisément maîtrisable sur le plan technique, l’activité s’avère lucrative pour les producteurs. Ceux-ci s’approvisionnent en bois gratuitement dans les forêts, ou sur leur propre parcelle. Par mois, un producteur de charbon de bois peut gagner presque le double d’un travailleur agricole.
En RDC, on estime à 400.000 le nombre de travailleurs qui vivent de la filière du charbon de bois. Ils sont le plus souvent jeunes (30 – 35 ans), vivent en milieu rural et ont un accès limité aux structures de soins et aux informations de santé. De ce fait, les risques pour leur santé sont peu connus et négligés.

Au détriment de la conservation de la nature et de la protection de l’environnement, les arbres coupés et débités sont empilés en meules recouvertes de matériaux isolants (paille, terre, bouses). Les meules sont alors savamment allumées et laissées à se consumer lentement pendant plusieurs jours ou semaines engageant un processus thermochimique de pyrolyse qui mène à la formation du charbon.
Durant cette période, c’est dans une atmosphère polluée par des fumées denses que les producteurs de charbon de bois surveillent et entretiennent la combustion. Les fumées sont formées de gaz agressifs (NO2, NOx, CO), de poussières contenant des particules fines à bas poids moléculaires, et d’autres composés organiques qui sont toxiques pour le système pulmonaire et cardiovasculaire. Par la suite, les vendeuses (quasi uniquement des femmes) négocient le charbon dans les marchés locaux, ce qui les expose à la poussière de charbon, qui est moins dense, mais qui contient à peu de choses près les mêmes polluants.
C’est dans ce contexte que les recherches conduites par Gaël Deboeck (ULB) et Pierre Gaylord Vuvu Olenga Lofuta (UNIKIN) évaluent les risques pour la santé cardiovasculaire et respiratoire encourus par les producteurs et vendeuses de charbon de bois.

La mesure du souffle, par une spirométrie, est un moyen efficace d’évaluer la santé pulmonaire. En effet, la destruction des fibres élastiques du poumon causée par ces agents toxiques réduit la capacité pulmonaire à générer un souffle puissant. Une analyse précise des débits expiratoires permet ainsi de détecter des altérations de la structure élastique du poumon.
Cette réduction de la capacité respiratoire, combinée à des symptômes tels que des sifflements respiratoires, de la toux ou des expectorations fréquentes, est caractéristique de la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Cette maladie irréversible compromet gravement la qualité de vie et l'espérance de vie.
La santé cardiovasculaire peut, elle, être approchée par la simple mesure du rythme cardiaque et de la tension artérielle au repos. Les polluants qui pénètrent dans la circulation sanguine via les poumons, altèrent la fonction vasodilatatrice des artères, en augmentent la rigidité, et peuvent provoquer de l'hypertension artérielle. L'hypertension, souvent asymptomatique, et est un facteur de risque majeur pour la santé (risque d’accident vasculaire cérébral, infarctus, insuffisance cardiaque).
Pierre Gaylord Vuvu Olenga Lofuta, diplômé de l’Université de Kinshasa et doctorant au sein de l’unité de recherche en sciences de la réadaptation à l’ULB, a mené une étude de terrain auprès des charbonniers et vendeuses de charbon de bois. Il a pu mesurer les niveaux de pollution auxquels sont exposés ces travailleuses et travailleurs, et évaluer l'impact de leur activité sur leur santé cardiovasculaire et pulmonaire.

Pour ce faire, il a comparé les spirométries, les symptômes respiratoires et les tensions artérielles de quelques 485 personnes issues de la filière du charbon de bois et de la filière agricole. En parallèle, des informations complémentaires ont été collectées, telles que les données anthropométriques, la composition corporelle (masse maigre et masse grasse), la composition familiale, le niveau de revenu, le niveau d’éducation, la dépense énergétique au travail, l’aptitude à l’effort, ainsi que le niveau d'intoxication individuel au monoxyde de carbone (CO, gaz issu de la combustion et se fixant sur l’hémoglobine).
Les résultats montrent que les niveaux de pollution auxquels sont confrontés ces personnes dépassent jusqu’à 20 fois les normes établies par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS).
Les deux chercheurs ont constaté une prévalence accrue de BPCO chez les producteurs et vendeuses de charbon, ainsi qu’un nombre plus élevé de travailleurs.ses hypertendu·es par rapport aux fermiers et vendeuses de produits agricoles. Dans tous les cas, les polluants issus de la biomasse sont directement associés à l’augmentation de ces pathologies cardiovasculaires et pulmonaires. Par ailleurs, même en l'absence de BPCO ou d’hypertension, les producteurs de charbon montrent des signes d'asthme à l'effort indiquant probablement une sensibilité plus élevée des voies respiratoires.

La conclusion des travaux de recherche démontre une augmentation des risques cardiorespiratoires chez les travailleurs et travailleuses de la filière de production de charbon de bois en RDC. Ces risques sont souvent ignorés par des travailleurs, jeunes, peu éduqués, et attirés par des revenus rapides et élevés.
En filigrane, les recherches soulèvent également une problématique plus large liée à l’utilisation du bois et du charbon de bois comme énergie domestique et qui expose la population à une pollution chronique.
Cela contribue au phénomène d’exposome, c’est-à-dire l’accumulation d’expositions à la pollution issue de la biomasse tout au long de la vie. Ce phénomène touche en grande partie les femmes des milieux sociaux modestes vivant depuis l’enfance dans un foyer pollué par la fumée et qui, très jeune, peuvent développer des maladies cardio-vasculaires et/ou pulmonaires.
Parallèlement à leurs recherches scientifiques, Gaël Deboeck et Pierre Gaylord Vuvu Olenga Lofuta prévoient aussi de sensibiliser les charbonniers aux risques qu'ils encourent et d’encourager les pouvoirs publics à mettre en place des stratégies d'information, de suivi médical adapté en milieu rural, et la promotion de sources d'énergie domestiques plus sûres.