Former des art-thérapeutes pour les sociétés en mutation, une spécialité de Haute école Ilya Prigogine

À la Haute École Libre de Bruxelles Ilya Prigogine, le bachelier de spécialisation en art-thérapie s’affirme comme un véritable levier de transformation sociale. Cette formation offre aux artistes l’occasion de convertir leur pratique créative en outils d’accompagnement, de soin et de développement communautaire. Ce dossier explore le programme et met en lumière le parcours d’artistes venus du Burkina Faso, qui, grâce à la bourse de mobilité de l’ARES, ont posé leurs valises en Belgique dans le cadre d’un renforcement de capacités. Au fil de leurs expériences, l’art se révèle comme une force motrice de recomposition sociale, capable de résonner bien au-delà des frontières et d’imprimer son rythme dans les communautés.

Pour comrendre la philosophie et les enjeux de cette formation unique, nous avons rencontré Helyett Wardavoir, coordinatrice du bachelier de spécialisation en art-thérapie à la HELB Ilya Prigogine. Forte de son expérience internationale en art-thérapie et passionnée par les liens entre créativité et impact sociétal, elle revient sur la genèse du programme, ses ambitions et les effets concrets observés tant chez les étudiant·e·s belges que chez les boursiers.ières venu·e·s des pays partenaires de l’ARES. Helyett explique comment ce cursus prépare ses diplômé·e·s à devenir de véritables acteurs du changement dans leurs communautés.

Pouvez-vous présenter le programme de spécialisation en art-thérapie à la Haute École ?

Helyett Wardavoir (HW): "Ce programme s’est progressivement construit, puis formalisé avec le décret Paysage il y a une dizaine d’années. Mon objectif était de proposer une formation à la hauteur de ce qui se fait en Suisse, en France où j’ai moi-même suivi un diplôme universitaire ou encore dans le monde anglo-saxon, notamment en Angleterre et au Canada. Nous avons donc conçu une formation complète, avec six cents heures de cours et cent cinquante heures de stage. Elle repose à la fois sur des apports théoriques solides : sciences de la santé, psychologie, psychopathologie, sciences humaines, et sur des ateliers pratiques permettant de comprendre ce qui se joue humainement dans les dispositifs artistiques : arts plastiques, écriture, arts de la scène, audiovisuel. L’idée centrale est simple : on entre dans la spécialisation en tant qu’artiste, et on y développe une méthodologie d’intervention destinée à répondre aux besoins de publics vulnérables."

Quels sont les principaux objectifs de la formation ?

HW : "La spécialisation est résolument interdisciplinaire : on y entre en venant des sciences humaines, de l’éducation, de la santé, à condition d’avoir une pratique artistique. Notre ambition est de former des professionnel·le·s capables de penser l’humain depuis plusieurs prismes : santé, éducation, sciences humaines, enjeux sociaux. L’art-thérapeute peut intervenir dans des milieux très divers : la santé mentale, la gériatrie, l’éducation spécialisée, les structures culturelles, mais aussi la coopération au développement."

Quelles ressources artistiques et pédagogiques mobilisez-vous ?

HW : "Nous ne cherchons ni à couvrir toutes les disciplines artistiques ni à approfondir une seule pratique. Ce serait impossible en un an. En revanche, nous travaillons les compétences nécessaires pour transférer sa pratique artistique vers des publics spécifiques : enfants placés, personnes âgées, personnes migrantes, patient.es hospitalisé.e.s, femmes sans-abri, etc. Chaque atelier pratique suit une structure claire : une expérience artistique, un temps réflexif et une mise en lien avec les concepts théoriques. L'ensemble de nos enseignant·es sont eux-mêmes et elles-mêmes artistes et interviennent sur le terrain auprès de publics vulnérables, ce qui garantit un enseignement ancré dans la réalité."

Pouvez-vous détailler quelques projets déjà réalisés par les étudiant·es ?

HW : "Les exemples sont nombreux. Dans le domaine du vieillissement, une étudiante a développé un dispositif d’écoute et de documentaire audio auprès de personnes âgées en gériatrie. Une autre a créé un orchestre de violons en maison de repos ! Elle a imaginé des méthodes adaptées à chaque fragilité : balles de tennis sur les archets pour les problèmes de préhension, parties jouées dans les graves pour ceux et celles qui ne pouvaient pas lever le bras. Son travail de fin d’études analyse toute cette méthodologie. Les institutions sont très demandeuses. Plusieurs étudiant·es sont engagé·es là où ils et elles ont fait leur stage. Quant aux boursiers et boursières du Burkina Faso, les premiers retours sont très positifs : l’un d’eux a mené deux stages en santé mentale, un autre a apporté une contribution significative à un projet auprès de sages-femmes, et certain.e.s se sont vu.e.s proposer une seconde intervention après leur retour au pays."

Comment accompagnez-vous les boursiers et les boursières burkinabè ?

HW : "Nous sélectionnons les candidat.es sur base d’un avant-projet: il faut qu’ils et qu’elles arrivent avec une problématique ou un public déjà identifié.
Ensuite, nous leur trouvons un stage en lien direct avec leur thème : sans-abrisme, enfance en danger, violences, femmes vulnérables. Nous adaptons aussi l’organisation de nos cours pour qu’en quatre mois et demi, un temps très court, ils et elles bénéficient de tous les apports essentiels. Le programme est dense, mais nous tenons à ce qu’ ils et elles puissent effectuer un vrai transfert de compétences. Pour le retour au pays, nous avons amorcé un dispositif de suivi en collaboration avec Ankata. Nous espérons sécuriser un financement pour formaliser cet accompagnement, car le défi, dans toute coopération au développement, est la pérennité."

Quelles évolutions avez-vous apportées récemment ?

HW : "L’arrivée des boursiers et des boursières nous a amenés à renforcer certains dispositifs : un séminaire de philosophie de la santé et art, un séminaire d’éthique appliquée, un travail plus précoce des concepts en sciences humaines et psychopathologie. Nous avons aussi densifié les liens entre théorie et méthodologie. Enfin, nous réfléchissons pour l’ensemble des étudiant·es à la possibilité d’étaler la formation sur deux ans, tant la matière est exigeante."

Quels bénéfices humains observez-vous chez les boursiers et les boursières?

HW : "D’abord, la confiance en soi.  Ils et elles doivent trouver leur place dans une classe universitaire, oser prendre la parole, affirmer la légitimité de leur expérience. Nous les accompagnons fortement au début, notamment pour comprendre les codes institutionnels belges. Ensuite, l’autonomie professionnelle. Ils et elles doivent contacter les lieux de stage, présenter leur projet, prendre leur place dans une équipe. Enfin, l’ouverture culturelle et la création de réseau. Ils et elles découvrent la diversité des institutions belges, participent à des spectacles, visitent des expositions, collaborent avec des centres culturels. Certains projets présentés en public ont déjà suscité des invitations de partenaires."

Comment la formation prépare-t-elle les boursiers et les boursières à devenir acteurs de changement dans leurs communautés ?

HW: "L’art est ici envisagé comme une forme d’intelligence collective, un outil de participation citoyenne, un moyen d’émancipation. Travailler avec des publics marginalisés : enfants placés, personnes psychiatrisées, femmes sans-abri, jeunes en rupture, migrants revient à leur redonner une voix et une place dans l’espace public. Nous encourageons aussi les créations collectives transnationales. Un projet récent, sur la thématique de la violence et de la résilience, associe étudiant·es belges et boursiers et boursières burkinabè. L’objectif est qu’ils et elles vivent ici et au Burkina Faso. L’important est d’offrir un cadre, du réseau et des opportunités. Ce que les boursiers et boursières bâtissent ici se prolonge ensuite chez eux et transforme, par petites touches, leurs propres communautés. L’art-thérapie ne prend réellement chair que dans l’expérience de celles et ceux qui la pratiquent et l’incarnent. Et cette année, la HELB Ilya Prigogine s’est enrichie de la présence de trois artistes burkinabè aux parcours aussi intenses que singuliers: DERA Abdoul Kader (danseur, chorégraphe et interprète), Moustapha Konaté (artiste circassien et danseur) et Mélaine Sanon (comédienne, chanteuse, mannequin et danseuse). Ce sont trois créateurs engagés, forgés par la scène et convaincus que l’art peut réparer, relier et transformer. Leur immersion, dense et exigeante, les mène vers de nouvelles disciplines, méthodologies et publics. Chaque geste, silence ou mouvement devient outil de compréhension. En confrontant leurs pratiques à d’autres cultures, ils et elles préparent des projets qui prolongeront, au Burkina Faso, cette dynamique d’impact social. Ce sont leurs mots, leurs doutes, leurs découvertes et leurs ambitions qui donnent à cette formation toute sa résonance."

« L’art peut soigner » : le parcours inspirant de Mélaine Sanon

Danseuse, comédienne, mannequin et chanteuse, Mélaine Sanon poursuit aujourd’hui une formation en art-thérapie en Belgique. Entre soif d’apprendre, défis d’adaptation et engagement auprès des femmes victimes de violences, elle raconte son parcours et sa vision d’un art au service de la société.

Pouvez-vous raconter votre parcours artistique ? 

Mélaine Sanon (MS) : "Danseuse professionnelle, interprète, actrice et mannequin, j’ai grandi avec l’art. Toute petite déjà, je participais aux ballets scolaires et aux compétitions inter-établissements. Après le baccalauréat, je me suis orientée vers le cinéma, puis la danse professionnelle. J’ai suivi des formations en cinéma, danse, mannequinat, chant, théâtre, et obtenu une Licence en Lettres Modernes tout en poursuivant une formation triennale d’Ankata. Je participe à de nombreuses créations, enseigne la danse et le chant, et travaille dans des associations et séries télévisées. Je suis une artiste : tout m’intéresse, tout m’inspire."

Pourquoi vous former en art-thérapie ?

MS: "Depuis longtemps, je me demande comment l’art peut soigner. Je voulais comprendre comment mes compétences artistiques pouvaient devenir un levier psychologique, social, humain. La formation belge m’offre l’opportunité de structurer mon approche et d’approfondir mon engagement." 

Quels défis avez-vous rencontrés à votre arrivée en Belgique ?

MS: "Les premiers jours furent difficiles : froid, humidité, changement d’horaires, alimentation. Je dormais tard et souffrais de migraines. Mais je m’adapte rapidement et je me sens bien maintenant."

Quel atelier vous a particulièrement marquée ?

MS : "Les ateliers d’écriture m’ont bouleversée. Certaines choses sont difficiles à dire à voix haute, l’écriture m’a permis de sortir ce que j’avais au fond de moi. Les lectures publiques et les textes intimes partagés m’ont appris à ne jamais juger : il y a toujours une raison derrière un comportement." 

Quels apprentissages tirez-vous du groupe ? 

MS : "La formation m’apporte des connaissances artistiques, théoriques et humaines. La diversité des personnalités et le travail collectif sont une richesse. Chaque personne est une chance, même en dehors de l’école."

Quelle transformation personnelle observez-vous ? 

MS : "La formation a changé ma manière d’enseigner, de créer et de comprendre les autres. Elle m’aide à structurer mes ateliers, accompagner les émotions, et repenser ma perception de la société et des sujets sensibles comme l’orientation sexuelle." 

Quel projet de terrain envisagez-vous ? 

MS: "Mon projet cible les femmes victimes de stérilité et de violences. Je veux créer un espace où elles peuvent s’exprimer et s’affirmer, par la parole, la conscience et l’estime de soi." 

Un message aux institutions ? 

MS: "L’art est trop souvent relégué au second plan. Il demande réflexion et technique, mais c’est aussi un moyen de communication et de pacification. Investir dans l’art améliore la société, apaise les tensions et transforme."

« Faire de l’art un levier social »

AKD

Danseur, chorégraphe et pédagogue burkinabè, DERA Abdoul Kader poursuit une formation en art-thérapie en Belgique pour structurer son impact auprès des communautés au Burkina Faso.

Pouvez-vous présenter votre parcours artistique ?

DERA Abdoul Kader (DAK) : "Originaire de Ouagadougou, j’ai commencé avec la danse urbaine, puis intégré la formation triennale en danse-théâtre d’Ankata à Bobo-Dioulasso. J’ai également suivi une formation à ADH pour apprendre la langue des sourd·e·s et intervenir auprès d’enfants malentendants. J’ai participé à de nombreuses créations, stages et résidences en Afrique. Depuis 2019, j’enseigne et supervise des ateliers pour la jeunesse, et je dirige une association qui mène des projets culturels et sociaux sur le terrain." 

Pourquoi une formation en art-thérapie en Belgique ?

DAK : "J’ai un esprit de conquête. Je voulais acquérir une méthodologie pour retravailler mon approche et transformer mon intuition en outil professionnel. Je travaille déjà avec des enfants vulnérables, mais ici, j’apprends comment l’art devient un cadre thérapeutique et comment maximiser son impact social." 

Quels défis avez-vous rencontrés à l’arrivée ?

DAK: "Le climat, le rythme et la culture sont très différents. Le rapport au temps change, les interactions sociales ne sont pas les mêmes. Heureusement, nous étions trois boursiers.ières et cela a beaucoup aidé." 

Quel atelier vous a le plus marqué ?

DAK: "L’art plastique. N’ayant jamais pratiqué le dessin ou la peinture, j’ai découvert le lâcher-prise et l’acceptation. Un exercice collaboratif m’a appris que ce que je trouve beau n’est pas ce que l’autre trouve beau." 

Que retenez-vous de votre stage ?

DAK: "La théorie prend sens grâce au stage. Travailler avec les enfants m’a appris à partir de leurs besoins et non de mon programme. L’adaptabilité est essentielle, ce qui fonctionne au Burkina Faso ne fonctionne pas toujours ici."

Quel(s) message(s) souhaitez-vous passer aux institutions ?

AKD: "L’art apaise et soigne. Il est partout et mérite reconnaissance dans les politiques publiques." 

« Danser pour soigner et renforcer la résilience »

Artiste burkinabè formé au cirque et à la danse, Moustapha Konaté poursuit une formation en art-thérapie en Belgique pour développer de nouvelles pratiques au service du soin et de la résilience.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours artistique ?

Moustapha Konaté (MK) : "Originaire de Bobo-Dioulasso, j’ai commencé par le cirque au lycée, puis j’ai rejoint une compagnie locale. En 2017, j’ai découvert la danse urbaine et remporté une compétition internationale en 2019. Ensuite, j’ai suivi des formations professionnelles au Mali et au Burkina Faso. Aujourd’hui, je dirige ma compagnie de cirque où je crée, chorégraphie et gère l’administration."

Pourquoi avoir choisi de vous former en art-thérapie ?

MK: "J’enseigne déjà le cirque et la danse, mais je voulais comprendre comment l’art peut devenir un outil thérapeutique. Ici, j’apprends à encadrer des ateliers, accompagner un public en souffrance et analyser l’évolution d’un groupe." 

Comment vous êtes-vous adapté à la Belgique ?

MK: "Le climat, les transports, l’orientation et l’absence d’espaces pour danser ont été un défi. Les ateliers sont essentiels pour m’exprimer et découvrir de nouvelles manières de créer." 

Que vous apporte la formation en termes de compétences et d’organisation ?

MK: "La formation m’aide à structurer mon temps et à planifier mes activités. Les cours et séminaires apportent un socle théorique solide en psychologie et en art-thérapie." 

Quels projets envisagez-vous pour votre retour au Burkina Faso ?

MK : "Je prépare Les défouloirs : ateliers de danse et cirque pour libérer le stress et prévenir les violences. Je souhaite collaborer avec psychologues et institutions pour inscrire ces pratiques dans un cadre reconnu." 

Quel message souhaitez-vous transmettre aux institutions ?

MK: "L’art rassemble et rappelle notre humanité. Soutenir les artistes, c’est soutenir leur potentiel d’accompagnement et de transformation sociale."

Quelle est votre vision de l’art-thérapie et de son impact ?

MK: "L’art peut guérir. Je construis une pratique hybride où danse et cirque deviennent des outils de soin et de résilience individuelle et collective." 

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Article : Brenda Cyrielle Mansop  -  Photos : Abdoul Kader Dera et Moustapha Konaté

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