Formation et recherche pour repenser la sécurité au Sahel

La problématique sécuritaire du Niger – et plus largement du Sahel – est l’un des sujets de recherche prioritaire de Michel Liégeois (UCLouvain). Après avoir développé un Master sur la gestion des conflits et politiques de paix avec l’Université Abdou Moumouni (UAM), il effectue actuellement une recherche sur les différentes dimensions de la problématique sécuritaire. Développement, sécurité et stabilité sont étroitement liés.

Au Niger, comme dans l’ensemble du Sahel, les enjeux de sécurité restent profondément liés aux dynamiques de développement. C’est précisément ce nexus que le chercheur Michel Liégeois (UCLouvain) explore depuis plus d’une décennie à travers une coopération académique durable avec l’Université Abdou Moumouni (UAM).

Spécialiste des questions de sécurité dans la région, il a cofondé en 2015, avec Mahaman Tidjani Alou, un master en « Relations internationales, études de sécurité, gestion des conflits et politiques de paix ». Un programme pionnier, conçu pour former une expertise locale capable de répondre aux défis spécifiques du terrain sahélien.

Former une expertise ancrée dans les réalités locales

Dans un pays régulièrement classé parmi les derniers selon l’indice de développement humain, le renforcement des capacités locales apparaît comme un levier essentiel. Le master mis en place à l’UAM répond à cette ambition en s’adressant à un public varié : étudiants, mais aussi professionnels issus de la diplomatie, de la justice ou des forces de sécurité.

L’objectif est clair : dépasser les approches importées pour construire des politiques adaptées aux contextes locaux.

« En ce qui concerne la sécurité, explique Michel Liégeois, les politiques qui sont menées par les gouvernements locaux, souvent en partenariat avec des puissances étrangères, sont en réalité déterminées par des agendas extérieurs et par une expertise extérieure. Ceci n’est pas forcément mal intentionné, mais en tout cas pas suffisamment endogène, pas suffisamment adapté aux acteurs locaux et à une série de problématiques locales. Ces dernières années ont montré que ce type de politique avait ses limites. »

Penser une sécurité multidimensionnelle

Dans le prolongement de cette initiative de formation, les deux chercheurs ont lancé en 2023 un projet de recherche intitulé « Conflits, sécurité, paix et développement au Niger et au Sahel - Résilience et inclusivité : repenser les stratégies d’action au départ des réalités locales ».

Ce programme vise à analyser la sécurité dans toutes ses dimensions — étatique, humaine, économique et environnementale — et à comprendre leurs interactions.

« Dans un contexte où les forces de sécurités sont très souvent perçues comme des forces prédatrices par les populations, l’approche militaire seule mène à une impasse si elle n'est pas soutenue par des dimensions économiques et sociales cohérentes», poursuit Michel Liégeois. 

L’un des défis majeurs réside dans la transformation des cultures institutionnelles et dans la reconstruction de la confiance entre les populations et l’État.

Le nexus sécurité-développement à l’épreuve du terrain

Au cœur de cette réflexion se trouve le concept de nexus sécurité-développement, qui souligne l’interdépendance des deux dimensions. Pour Michel Liégeois, « l’un ne va pas sans l’autre. Il y a une dépendance mutuelle des deux dimensions et on n’a pas d'autre choix que d'avancer sur les deux fronts en même temps, même si c'est extrêmement difficile. »

Cette réalité se manifeste concrètement dans le quotidien des populations. Ainsi, une décision sécuritaire peut avoir des conséquences économiques immédiates :

« Le Niger a fermé sa frontière avec le Bénin pour des raisons de sécurité. Fondé ou pas fondé, c'est une autre problématique. Immédiatement, pour le commerce ou la circulation des personnes, c'est une catastrophe évidemment. La fermeture de la frontière qui est une mesure purement administrative a des conséquences économiques immédiates. Et donc là, on voit très bien l'impact du sécuritaire sur le sur le développement. »

Autre illustration : la vulnérabilité de la jeunesse face au manque de perspectives économiques, qui favorise le recrutement par des groupes armés ou des réseaux criminels.

« La jeunesse aspire simplement à avoir une forme d'avenir. Mais face à une explosion démographique et les faibles perspectives économiques, cette jeunesse en déshérence est une proie facile pour les personnes qui, du jour au lendemain, peut donner du sens à leur existence. Aller au combat amène une forme de reconnaissance sociale, faire partie d’un groupe qui remporte des succès, qui contrôle des régions entières ou qui affronte victorieusement les forces armées est perçu positivement quand ces forces sont si peu respectables ou qu’elles ont, quelques mois auparavant, participé à des exactions dans leur propre village. La situation économique générale de ces pays rend la jeunesse extrêmement vulnérable à l'action de groupes armés. On pourrait dire exactement la même chose pour le trafic de drogue. De nombreux jeunes sont recrutés par des réseaux de trafiquants de drogue pour les mêmes raisons. La possibilité de gagner de l'argent très facilement dans un contexte où trouver un emploi, même de mauvaise qualité reste extrêmement difficile, représente une opportunité. »

Une coopération académique au long cours

Au-delà des résultats scientifiques, cette collaboration entre l’UCLouvain et l’UAM s’inscrit dans une dynamique de long terme, fondée sur la confiance et l’ancrage local.

« Ces projets de coopération académique permettent de développer des réseaux et d'accéder à des informations d'une profondeur inaccessible lors d'un simple séjour scientifique. Le bénéfice est immédiat ! Nous côtoyons les acteurs sur leur terrain et on développe nos réseaux sur place. C’est un ancrage durable dans un contexte. Ce type d’interaction fait progresser la recherche. »

Le succès du master, qui attire de nombreux candidats chaque année, témoigne de l’intérêt pour ce type d’initiative, malgré un contexte politique instable marqué par plusieurs coups d’État dans la région.

Des perspectives pour l’avenir

Dans un environnement incertain, ces projets de formation et de recherche nourrissent l’espoir de voir émerger, à terme, des politiques publiques mieux adaptées et portées par une expertise locale.

« Ces régimes ne sont pas éternels, conclut Michel Liégeois. Je crois fermement que la démocratie pourra revenir dans ces pays. On voit déjà des signes de fatigue voire d’effritements ou de fragilisation. Une transition devra amener autre chose, avec l'espoir que cette transition soit la moins violente possible. L'appropriation des résultats de la recherche sera évidemment beaucoup plus facile à organiser avec des régimes dont les fonctionnements sont davantage en ligne avec les normes académiques. »

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