Au Maroc, depuis 2017, Mondher El Jaziri (ULB) et Abdelkader Hakkou (UMP) concentrent leur recherche sur le palmier-dattier, pilier du développement socio-économique de la région. Son renouvellement par l’appropriation des techniques de rejets, sa protection face à certaines maladies et son développement en amendant efficacement le sol sont les principaux axes d’intervention des deux chercheurs et de leurs équipes.
Le milieu oasien constitue 30% de la superficie totale du Maroc. Il se caractérise par une activité phœnicicole qui contribue à hauteur de 20 à 60% du revenu pour plus de 1,4 million d'habitants des oasis. Le pays bénéficie d’une diversité génétique phœnicicole parmi les plus riches du monde.

En 2008, le gouvernement marocain a lancé le Plan Maroc Vert (PMV), une nouvelle dynamique qui visait à faire du secteur agricole marocain un véritable levier du développement socio-économique. En 2020, plusieurs objectifs du PMV avaient déjà été atteints, notamment en matière de plantations avec 3 millions de palmiers dattiers en culture.
Les phœniciculteurs se sont inquiétés de cet accroissement et de cette surexploitation oasienne, à la base de l’appauvrissement et de la salinisation des sols.
Biologiquement et sociologiquement, ce contexte était propice à la mise en œuvre d’une recherche pouvant répondre à ces deux aspects de la problématique.

L’objectif du projet de recherche mis en œuvre par Mondher El Jaziri (ULB) et Abdelkader Hakkou (UMP) est de concevoir un compost enrichi en mycorhizes pour remédier à l’appauvrissement des sols, mais aussi à établir un modèle permettant de tester la viabilité économique de stations de compostage et d’identifier les conditions de durabilité. Ce compost est obtenu par la valorisation des déchets issus de la taille des palmiers-dattiers. Le compost produit est utilisé par les agriculteurs pour améliorer la qualité du sol des parcelles de palmiers-dattiers ou d’autres arbres fruitiers, comme les amandiers, les oliviers et les grenadiers.
Le projet est crucial pour le développement socio-économique de la région. Car aux acteurs traditionnels de la filière se sont ajoutés de plus grosses entreprises agricoles impliquées dans la culture des palmiers-dattiers dans le cadre du Plan Maroc Vert et de son volet d’extension des zones oasiennes.
Au final, les retombées de ce projet sont multiples. Il a contribué à l’essor de l’activité phœnicicole, représentant de 20 à 60% du revenu pour plus de 1,4 million d'habitants des oasis. Il est parvenu à stabiliser des populations dans des zones présahariennes, caractérisées par un équilibre agro-écologique fragile. Des emplois y sont créés et sont accessibles aux femmes qui prennent en charge la plus grande partie de la chaîne de production dattière et maraîchère ainsi que des sous-produits du palmier dattier.

Qu’en pense Abdelkader Hakkou, enseignant-chercheur à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’UMP et partenaire marocain de longue date de ce projet ?
Quelle est la genèse de ces projets de recherche venant en appui au secteur phœnicicole ?
Abdelkader Hakkou (AH) : « Cela fait très longtemps que je travaille avec la coopération académique belge, déjà au temps de la Coopération universitaire pour le développement (CUD). Et personnellement, j’ai une longue carrière universitaire dans le domaine de la recherche sur les problématiques du palmier-dattier. Au départ des deux projets, il y a eu un séminaire réunissant différentes catégories d’acteurs concernés par les problèmes des régions oasiennes et des palmiers-dattiers. Il est apparu important de trouver des solutions pour les problèmes de déchets, des rejets des arbres, de l’amendement des sols et de l’accès à l’eau. Et nous avons décidé d’unir les compétences marocaines et belges pour résoudre ces problèmes. »
Quelles sont les différentes problématiques abordées par les deux projets financés par l’ARES ?
AH : « Avec l’ULB, nous sommes à la base de deux projets de recherche. Le premier (entre 2017 et 2021) a abordé 5 axes. »
Nous avons travaillé sur l’approvisionnement en plants de qualité en maitrisant la technique des rejets pour les palmiers-dattiers de la variété Aziza. Les techniques sont difficiles et ont nécessités des tests en serre puis in situ.
Nous avons aussi abordé la question des déchets issus de la taille des arbres, représentant près de 8000 tonnes de déchets annuels. Avant les agriculteurs s’en servaient pour le chauffage ou la construction. Aujourd’hui, leur accumulation provoque des maladies cryptogamiques pouvant tuer les arbres. Or, ces déchets sont valorisables à travers le compostage pour obtenir un amendement organique de grande qualité. Ce faisant, nous assainissons et protégeons la palmeraie, tout en maitrisant les agents pathogènes.
Nous avons mené des recherches pour maitriser la lutte biologique contre le champignon mycorhiziens.
D’un point de vue socio-économique, nous avons travaillé sur les conflits existants entre les agriculteurs traditionnels et les nouvelles entreprises de la filière, à propos de l’eau.
Enfin, nous avons estimé important de travailler sur la transmission des savoirs et la vulgarisation des résultats.
Le deuxième projet qui nous occupe depuis 2022 nous amène à travailler sur la qualité d’un compost enrichi en mycorhizes pour remédier à l’appauvrissement des sols oasiens, sur le business plan de la station de compostage et sur les transferts de technologies vers trois autres zones oasiennes Zagora, Erfoud et Goulmima. Nous travaillons aussi à la certification du compost par l’Office national de sécurité sanitaire et alimentaire (ONSSA) afin d’avoir les autorisations de production et de vente.
Quelles sont les plus-values de ces projets pour votre université ?
AH : « Elles sont diverses et contribuent au renforcement de notre expertise. Les financements ont permis d’équiper les laboratoires. Ces projets offrent aussi de belles opportunités de formation pour nos chercheurs et nos étudiants. Trois doctorats ont été finalisés et deux post-doctorats sont en cours, de nombreux stagiaires ont été formés, des travaux de fins d’études ont été réalisés. Les échanges scientifiques avec les universités belges qui ont accueillis nos étudiants en stage ont été très bénéfiques. »
Quel est l’impact de ces projets pour les zones oasiennes ?
AH : « D’un point de vue scientifique, grâce aux connaissances acquises, nous appréhendons mieux les milieux oasiens et répondons plus efficacement à leurs multiples problèmes. Une dynamique de réseau est enclenchée et contribue au développement de nouvelles stations de compostage, ailleurs dans le pays. Tout cela permet un élargissement des champs d’investigations pour les recherches actuelles et futures.
D’un point de vue socio-économique, la création d’un « compost oasien » en tant que filière offre de réelles perspectives économiques et sociales. A terme, on peut raisonnablement projeter le développement d’une nouvelle activité économique, celle de la fabrication d’un compost de qualité au départ de déchets générés par les activités en milieu oasien. Ce compost favorise l’amendement, neutralise les champignons et contribue à l’augmentation de la production de dattes. Cela rejaillit sur le niveau de vie de tous les acteurs de la filière.
D’un point de vue développement, l’implication des partenaires publics et des autorités locales offre de réelles perspectives à l’échelle locale et régionale. Créatrice d’emplois, la filière (entrepreneur, grossistes, détaillants) offre des nouvelles opportunités pour les habitants des oasis. Cela devrait contribuer à stabiliser les jeunes dans ces zones et, par conséquent, à limiter l’exode rural qui frappe fortement les zones oasiennes au Maroc. »